La Saga !
Tous les enfants de Tahiti et Moorea qui ont participé à la Saga sont, à quelques exceptions près, recrutés par les Services Sociaux du Pays.
Même cas de figure dans les autres îles de la Société à ceci près que ceux des familles d’accueil feront aussi partie de l’aventure.
Ces enfants, pour la grande majorité d’entre eux, ont vécu un malheur, un drame, une expérience douloureuse. On les dit marqués par le destin. Quelquefois on les dit perdus pour la société, en oubliant que nous avons une responsabilité collective et que nous devons défendre les valeurs qui président à son fonctionnement. Nombreux sont les enfants, en ce monde, à connaître les mêmes difficultés, les mêmes angoisses, tant il est vrai que la période actuelle connaît dans tous les pays des bouleversements, des crises dont on ne voit pas le bout, ce qui réclame de notre part une vigilance accrue pour tout ce qui touche à l’être humain et à sa dignité.
Gare à la paresse et aux mauvaises excuses dont nous sommes aussi parfois les victimes et les acteurs !
Ici comme ailleurs, ces enfants, s’ils l’ont perdu, doivent reprendre espoir et ne pas sombrer dans la souffrance indicible.
Les éducateurs, les principaux acteurs de la vie médico-sociale trébuchent souvent dans le contexte courant, dans le quotidien qu’il faut gérer avec les moyens du bord, comme on dit. Voulant communiquer, ils se heurtent à un refus, à des masques, ils trouvent à défaut de peau une carapace d’une épaisseur égale au malaise sous-jacent. Ces enfants, d’autres fois, adoptent des comportements stéréotypés, faits pour donner le change aux adultes facilement trompés par les apparences. On confond bientôt désir et besoins, ceux-ci étant, la plupart du temps, créés de toutes pièces par une société marchande, on se rassure à les voir défiler en short et casquette à la mode, on rit même à leur cynisme affiché. Lorsque nous sentons l’abandon, la détresse, ou bien quand tout est banal ou conforme, nous devons nous interroger, nous devons interroger l’enfant sur sa relation au monde, sur ses peurs, sur son identité, mais cette interrogation réclame un détour.
La Saga lui propose, avec ses outils, sa volonté, son savoir-faire, une équipe soudée et passionnée, de reprendre confiance en lui-même, en ses capacités, d’abandonner les réponses toutes faites aux mauvaises questions, pour découvrir ce qu’il ignorait jusqu'alors et ce à quoi il a droit : d’être entendu, reconnu, respecté pour son propre mérite.
Pourquoi la Voile, et pourquoi aussi loin dans les îles ? Ce sport est bien connu pour ses capacités à transmettre l’ensemble des valeurs auxquelles nous tenons dans toutes les activités humaines, il permet d’inculquer rapidement goût de l’effort, courage, esprit d’initiative, sens de l’anticipation, de l’équilibre, de l’entraide… j’en oublie. Il s’agit bien de former des jeunes et d’en faire des êtres complètement autonomes -objectif premier, est-il besoin de le rappeler, de toute éducation.
L’équipement offert, que ce soient les Optimists, les Hobie-cat 13’, 15’, 16’, les planches à voile, est naturellement toujours choisi et ajusté à l’enfant en fonction de ses capacités et de ses possibilités, afin de rendre tout échec relatif et qu’il puisse acquérir une maîtrise qui le valorise, et, par conséquent, le socialise.
Mais l’ambition de la Saga est bien supérieure à un projet qui proposerait des activités nautiques à tous les enfants désireux de se livrer à des exercices pour mieux tester leurs capacités sportives, pour mettre en avant prouesses et possible professionnalisme.
Nous nous adressons à des enfants défavorisés, pour ne pas dire dévalorisés. Des enfants qui ont besoin de sécurité affective autant que de sécurité matérielle, et auxquels on peut proposer une expérience qui leur est en principe d’avance refusée. Pas comme un luxe, pas comme un cadeau qui les rendrait encore plus malheureux après, au retour, mais comme des retrouvailles, comme une façon de renouer avec la vie, avec l’esprit de navigation des Polynésiens, avec leurs origines.
La vie des îles. La mer, le vent, la poésie.
Et c’est là qu’interviennent précisément les familles d’accueil. Ces enfants retrouvent en quelque sorte une famille symbolique et une famille au quotidien. Parfois même ils rencontrent un oncle, un grand-père dont ils avaient vaguement entendu parler. Et mieux encore : après la Saga, des familles d’accueil font des demandes d’adoption.
Que se passe-t-il, en fait, avec ces enfants ? Par le biais des activités nautiques ( la Voile, la découverte du milieu marin, poissons, corail, la visite des fermes perlières), avec les familles d’accueil, l’équipe d’animation, les travailleurs sociaux, grâce à la rencontre d’autres enfants des autres îles, grâce à tout ce que suppose le quotidien à partir du lever jusqu’au coucher en milieu naturel, et notamment en ce qui concerne tout acte médical même bénin ( l’importance de soigner les bobos, de s’enduire systématiquement le visage avec de la crème, bref, de respecter son corps), une relation de confiance s’établit et alors ils se mettent à parler, à témoigner, à raconter ce qu’ils ont vécu « ailleurs ». Eux qui ne pouvaient plus se concentrer et réfléchir, à cause d’un sentiment d’échec, et qui vivaient n’importe quoi sur le seul mode réactionnel, n’importe comment, voilà qu’ils prennent conscience de ce qui existe à travers l’intérêt qu’on leur porte.
Après une semaine de Saga, chacun d’entre eux a l’occasion de montrer ce qu’il a appris à sa famille d’accueil, et c’est la fête.
Le lieu et la formule, disaient les vieux magiciens.
Ne pas oublier, indestructible, le lien.